Réflexions psychanalytiques sur « la charte des valeurs… de l’autre », par Alain Gilbert


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Lors de la crise du printemps 2012, on a reproché aux intellectuels du Québec de ne pas s’être manifestés; ce qui n’est pas tout à fait vrai. Par exemple, le  numéro 2 des Cahiers Fernand Dumont portent uniquement sur ce thème. Néanmoins, je me suis senti personnellement concerné par ce commentaire.

On vit actuellement un autre débat qui déchire littéralement le Québec en deux. Même s’il n’a pas l’ampleur d’une crise, et de surcroit celle du printemps 2012, elle en porte quand même les germes. Qui plus est, à certains égards, le débat actuel est un peu un copier-coller de la crise du printemps 2012: il est la manifestation d’un malaise social, mais qui porte sur le « vivre ensemble ».

En premier lieu, il y a une faille intellectuelle très importante à l’origine de l’interdiction radicale des signes religieux ostentatoires, faille qui mène inévitablement à un dérapage intellectuel dans le débat: on confond le symbole et la chose. On sait tous très bien que le symbole n’est pas la chose; et que la fonction du symbole est de … symboliser, de représenter la chose. Le symbole est une façon de dire imaginairement la chose. Dans le cas qui nous préoccupe, le symbole est très clair: ce sont les signes religieux ostentatoires. Quant à la chose que ces signes représentent, ou qu’on voudrait qu’ils représentent, cela est moins clair. Mais elle consiste en tout ce que la religion signifie, à nos yeux de québécois, de négatif et de honni. Il s’agit à la fois de la place de la religion dans la sphère publique et de l’état, d’une religion autre que la nôtre, de la laïcité, de la neutralité de l’état, de l’égalité homme-femme, de l’intégrisme musulman, de la soumission de la femme aux dictats patriarcales, du paternalisme. C’est un véritable melting-pot. C’est leur donner un poids de symbolisme qui ne leurs appartiennent pas.

Mais en confondant le symbole et la chose on introduit, non seulement un biais intellectuel important, mais également une illusion. Biais du fait que cette confusion empêche de voir clairement ce qui se joue et ce qui se passe et donc, que les argumentations, pour ou contre la charte des valeurs, risquent de dévier du véritable enjeu; et illusion parce que, de la sorte, on croit que, si les signes religieux ostentatoires disparaissent, on va préserver la neutralité, la laïcité, etc. Bien plus, on instrumentalise ces symboles. On fait de ces signes l’instrument d’une menace pour la culture québécoise, pour les acquis de la Révolution Tranquille, pour la démocratie sociale et pour le « vivre ensemble ». Par exemple, on croit sincèrement que, si telle fonctionnaire ne porte pas le voile, alors elle sera neutre dans sa fonction et mes propres valeurs seront protégées. Ceci est un véritable acte de foi mais qui repose sur rien de rationnel. L’absence de ces signes devient ainsi le garant de notre propre intégrité culturelle et individuelle. Ce qui revient à dire: « Tuons le messager puisque le message est une menace pour nous ». Ou bien, pour paraphraser cette parole que Molière prête à  Tartuffe dans la satire du même nom: « Couvrez ce sein que je ne saurais voir »: cacher ces signes religieux que je ne peux pas ne pas voir.

En suivant cette logique, ces signes doivent disparaître. Et en suivant cette même logique, on fait de la laïcité et de la neutralité une religion en soi: la Religion de l’Uniformité et de l’Uniformisation: l’autre doit se montrer uniforme à nos valeurs … au-moins en apparence; il ne doit pas afficher sa différence. Ce qui m’amène au deuxième point: la peur de l’autre et de sa différence

L’autre dérange et dérangera toujours; cela est même un trait universel. Et ça va de soi puisque l’autre n’est pas nous. Il est différent et donc plus difficilement accessible et plus difficilement compréhensible. Mais il semble que cette caractéristique prend une portée toute particulière qui est inscrite au cœur même de notre culture, et ceci dès ses origines.

Des anthropologues et historiens tels que Claude Reichler, Paolo Carile, Tzvetan Todorov, en s’inspirant de la littérature des XVIème et XVIIème siècles, font nettement ressortir un fil conducteur de leurs écrits: celui de l’altérité extrême; la rencontre avec l’autre extérieur et étrange, rencontre avec « des inconnus, des étrangers dont je ne comprends ni la langue, ni les coutumes, si étrangers que j’hésite, à la limite, à reconnaître notre appartenance commune à la  même espèce » (Todorov, 1982) et « si radicalement différente qu’il fallut même une bulle papale pour le certifier (Carile, 2000). Cette altérité extrême, les premiers arrivants l’ont rencontrée chez le peuple indigène d’Amérique. Mais elle fut également rencontrée par les indiens d’Amérique puisqu’il semble que « Européens et Indiens se sont considérés réciproquement comme étrangers, comme autres et comme presque non-humains » (Richard White, 2009). Les premières interactions entre ces deux peuples ont profondément marquées l’évolution des choses, autant chez le peuple colonisateur que chez le peuple colonisé. C’est ainsi que cette rencontre originaire en a été une de choc puisque « c’est deux mondes et deux cultures qui s’entrechoquent et s’interpénètrent … dynamique entre une volonté de dialogue et un désir hégémonique de possession, d’appropriation de l’autre » (Catherine Briand, 2007). Cette confrontation à l’altérité extrême produisit chez les occidentaux de l’époque un « bouleversement obscur, une lente mais profonde fermentation des esprits » (A. Berthiaume, 1976). Ce choc fut un véritable traumatisme réel à l’origine de notre culture.

 

Pourtant malgré ce choc culturel, les premiers arrivants ont su mettre en place une culture nouvelle et singulière, une société distincte. Richard White (2009) raconte comment, près de deux siècles durant (1650-1815), les Blancs et les Indiens de la région des Grands Lacs (appelée « le Pays d’En-Haut ») « ont tâché de construire ensemble, malgré les logiques conflictuelles et divergentes, un monde mutuellement compréhensif; un terrain d’entente (le Middle Ground), une société singulière fondée sur des pratiques, des codes, des usages et des mœurs partagés, sans cesse malmenés et remis en question, mais toujours renaissant, jusqu’à son rejet définitif au début du XIXème siècle« , jusqu’au refoulement « de l’intolérable de l’autre culture ». Dans la suite « logique » de ce refoulement, les réserves indiennes sont instituées avec la Confédération de 1867, même si elles existaient déjà depuis plusieurs années.

Depuis ses débuts, la psychanalyse a montré qu’un traumatisme réel, un accident de voiture par exemple ou du temps de Freud, les névrosés de guerre, va se rejouer sur la scène de l’imaginaire dans une tentative de dire quelque chose de l’horreur du traumatisme originaire. Elle a montré également que ce qui est refoulé fait toujours un retour dans l’imaginaire sous une autre forme. Ainsi « la question des indiens » étant réglée puisque refoulée, l’intolérable de la culture de l’autre s’est transposé sur les anglais, cette autre culture qui vient pour nous coloniser. Encore aujourd’hui, la défaite des français par les britanniques sur les plaines d’Abraham en 1759, représente LA blessure culturelle, LE symbole d’une colonisation. Dans les faits, rien n’était encore arrêté puisque la France avait la possibilité de garder leurs territoires en Nouvelle-France. C’est avec le Traité de Paris en 1763 que la France a laissé ces territoires aux britanniques pour se concentrer sur d’autres colonies jugées plus rentables pour eux à cette époque. Mais le mal était fait: les colons de la Nouvelle-France se voyaient comme des colonisés, abandonnés par la mère-patrie, avec cependant des élans de révolte: « On va les avoir, les anglais ».

Par la suite, « la question des anglais » étant réglée avec la Révolution Tranquille et les profonds changements que ça a amené dans les générations qui ont suivies, l’indicible du choc culturel originaire s’est transposé sur les immigrants, cette autre culture « venue voler nos jobs ». Ici encore, l’immigrant était perçu comme l’ennemi à abattre, celui qui vient prendre ce que nous possédons. Pourtant, paradoxalement, le Québec fut et est encore une terre d’accueil pour des milliers d’immigrants. Les hollandais, les italiens, les juifs, les irlandais sont venus en grand nombre, amenant avec eux leur culture et façonnant l’image du Québec. Et, curieusement (!!), ceci n’a pas affecté le taux de chômage chez les « québécois d’origine ».

De nos jours, « la question des immigrants venus voler nos jobs » étant réglée puisqu’on n’en parle plus, le malaise du « vivre avec l’autre » se transpose sur les signes religieux ostentatoires, et principalement le voile islamique, Symbole parmi les symboles, cette autre culture venue pour nous intégrer. De la sorte, les différences religieuses doivent demeurer restreintes au privé; ce qui est rien de moins qu’une volonté de refoulement.

Ainsi, un fil conducteur ressort nettement de ce survol rapide de notre histoire. Malgré une volonté réelle et sincère d’inclure l’autre pour un enrichissement mutuel, en parallèle il est perçu comme l’ennemi à abattre, celui qui vient prendre ce que  nous possédons: notre territoire, nos richesses, notre langue, notre culture, etc. Construire une société de compromis et de mutuelle tolérance est un exercice beaucoup plus laborieux que d’imposer une unilatéralité. Inclure l’autre et ses différences est un défi constant, un terrain mouvant qui parfois amène des problèmes non désirés tels que l’islam politique ou l’intégrisme religieux. Mais vouloir tuer une mouche avec un canon parce qu’elle dérange crée plus de problème que le dérangement initial. Comme l’adage le dit « Qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la répéter ». La bonne nouvelle est qu’il est possible de la connaître, et donc de ne pas la répéter. Ce qui m’amène au troisième point: nourrir la peur de la menace venant de l’autre.

Dans son livre « Vous avez dit totalitarisme? », Slavoj Zizek déboulonne le totalitarisme en tant que concept théorique. En gros, il affirme que « la notion de « totalitarisme » a toujours été une notion idéologique au service de l’opération complexe visant à « neutraliser les radicaux libres », à garantir l’hégémonie libérale-démocrate, et à dénoncer la critique de gauche de la démocratie libérale en la représentant comme le pendant, le double de la dictature fasciste de droite » et serait la manifestation claire de « la défaite théorique de la gauche, c’est-à-dire l’acceptation par la gauche des donnée fondamentales de la démocratie libérale« . Par « radicaux libres », il fait référence à ceux qui pensent différemment et qui sont différents de la masse. Ainsi pour lui, le totalitarisme serait une notion idéologique qui fait référence à une façon de comprendre les courants de pensées qui vont à l’encontre du discours dominant, en neutraliser leurs effets de subversion et ainsi préserver la cohésion du corps social.

Mon propos ici n’est pas de commenter la pensée de Zizek au sujet du totalitarisme mais de soulever un point de son argumentaire, lequel mérite une attention au sujet de la question du présent texte et de la charte des valeurs. En effet, analysant le discours politique du totalitarisme, il pointe la montée, en Occident, d’un nouveau populisme de droite et que « cette nouvelle droite populiste est la seule force politique qui ait un poids suffisant pour continuer de fait à générer un antagonisme véritablement politique, une opposition tranchée  entre Nous et Eux (le souligné est de moi) ». En d’autres termes, le discours politique actuel vise à créer chez le peuple une force oppositionnelle (l’antagonisme) entre deux groupes ayant des valeurs différentes.

Le populisme et l’antagonisme ont toujours fait partis du paysage politique; il en est même un puissant vecteur de rassemblement. À une époque pas si lointaine, on pouvait clairement les repérer entre les partis politiques eux-mêmes; une différence d’idéologie et de vision; deux forces politiques qui s’opposaient et se confrontaient (on a qu’à penser à un des slogans de la défunte Union Nationale: « le ciel est bleu et l’enfer est rouge »; ou à celui du Parti Libéral de 1960: « Maître chez nous »). Le rapport de force en tant que vecteur de rassemblement du peuple était circonscrit aux partis politiques en présence; « l’ennemie à abattre », celui dont on devait se méfier, était l’autre parti politique; et le peuple le savait très bien, même si ça soulevait les passions. La force politique du « Nous et Eux » se jouait donc entre les partis à l’intérieur de l’arène politique, et celui qui réussissait à promouvoir sa différence sur les autres auprès du peuple avait de bonne chance de se retrouver au pouvoir. L’antagonisme du discours politique permettait ainsi la création d’un lien social et préservait une certaine cohésion du corps social.

Cet antagonisme traditionnel n’est plus aussi effectif. Les différents partis politiques se ressemblent beaucoup au niveau de leurs idées alors que ceux qui se démarquent demeurent marginaux. Bien plus, le peuple n’achète plus le discours politique traditionnel du fait d’un désabusement massif envers la classe politique (corruption, discours creux, incapacité à renouveler leur discours, etc.). Le discours politique actuel est donc sorti des ornières traditionnelles pour embrasser celui de l’identité culturelle. La force politique nécessaire pour « faire sortir le vote » du peuple s’est déplacée dans le champ du culturel (langue, religion, culture) et vise à faire titiller la fibre de l’insécurité identitaire. Le « Nous » est devenu la culture de la masse dominante alors que le « Eux » est ce qui vient à l’encontre de ce qui domine: la langue française contre la langue anglaise, le catholicisme contre les autres religions, la laïcité contre la religion, l’égalité contre la différence, le multiculturalisme contre l’interculturalisme, etc. Le rapport politique de force n’est plus entre deux partis mais entre une majorité culturelle et les autres.

Suivant cette même logique manichéenne et machiavélique, le nouveau discours politique vise à semer la crainte de la culture de l’autre et la menace pour l’intégrité culturelle de la masse dominante si rien n’est fait maintenant, et avant que ça soit trop tard. On voit la menace d’un intégrisme culturel, et celui-ci est monté en exergue. Bien plus, dans ce semblant du discours d’interculturalisme (le Québec a toujours refusé la notion du multiculturalisme), il y a une volonté de faire disparaitre la différence qu’introduit l’autre culture. On leur dit: « Vous pouvez pratiquer votre religion, mais dans le privé de votre vie. On ne veut pas voir ce qui nous différencie de vous ».

La mouture actuelle du Parti Québécois (qui n’est pas celui de René Lévesque), et la charte des valeurs plus spécifiquement, représente le mieux le déplacement dans le culturel du discours politique; ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas présent dans les autres partis politiques. Le « Nous » du Parti Québécois est assez clair. On connaît tous la trop célèbre déclaration de Jacques Parizeau lors de la défaite du référendum en 1995; sans compter certaines déclarations de Pauline Marois faisant de l’anglais une langue étrangère au même titre que l’arable, le chinois, etc.; ou bien l’interdiction des francophones de s’inscrire dans des CEGEP anglophones; ou de donner plus de mordant à la Loi 101 sous prétexte que le français recule. L’abolition radicale des signes religieux ostentatoires dans la sphère publique s’inscrit dans la même mouvance. Sous le prétexte de la menace d’un intégrisme religieux, ou pour combattre l’islam politique, ou pour ne pas perdre les acquis de la Révolution Tranquille ou de l’égalité homme-femme, la charte des valeurs contribue à nourrir la peur de la culture de l’autre.

Le fin mot revient à Michel Foucault qui a développé la notion de la biopolitique, laquelle fut reprise plus tard par Giorgio Agamben avec sa notion de l’Homo Sacer et de la vie nue (bare life). Par ce néologisme, Foucault fait référence à une forme d’exercice du pouvoir politique qui ne consiste plus à gérer la Citée, comme le terme « politique » implique, mais plutôt à gérer les gens qui font qu’il y a Citée.

 

Bibliographie

Berthiaume, André; « La découverte ambiguë », Le Cercle du livre de France Ltée, 1976;

Carile, Paolo; « Le regard entravé: Littérature et anthropologie dans les premiers textes sur la Nouvelle-France », Les Éditions du Septentrion, 2000;

Reichler, Claude; « Littérature et anthropologie: De la représentation à l’interaction dans une Relation de la Nouvelle-France au XVIIème siècle » in « L’Homme » numéro 164, 2002;

Todorov, Tzvetan; « La conquête de l’Amérique: la question de l’autre », Éditions du Seuil, 1982;

White, Richard; « Le Middle Ground », Éditions Anacharsis, 2009;

Zizek, Slavoj; « Vous avez dit totalitarisme? », Éditions Amsterdam, 2005;

 

Alain Gilbert,

Mars 2014

 





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