La Psychanalyse et la Loi


Publié par admin dans Marie Normandin.

Je redécouvre un vieux livre. Tellement vieux qu’il se défait, s’effiloche, laissant partout où je le traîne, ses traces, fragments de papier jaunis. Sont-ce ses traces ou bien les miennes… ? Va-t-il se désagréger avant que j’en aie terminé la relecture ? Va-t-il disparaître pour de bon ?

Dans ce livre, un trésor : un article publié par Freud, en 1925[1], intitulé « Psychanalyse et médecine » ou « La question de l’analyse profane ». Il y est question de la transmission de la psychanalyse, c’est-à-dire, de la formation psychanalytique. Un sujet extrêmement actuel chez nous, au Québec, avec l’entrée en vigueur de cette nouvelle loi régissant l’acte de psychothérapie (dont la psychanalyse fait désormais partie).

Qui a le droit de pratiquer la psychanalyse, en 2013, au Québec ? Qui peut obtenir le sceau du roi (ou de la reine) ? Qui peut entrer à la cour, en compagnie des courtisans ? Avant la loi, j’étais psychanalyste. Après la loi, je deviens psychothérapeute. Mais… d’être psychothérapeute me donne-t-il le privilège de jouer dans la cour des grands, de bénéficier des mêmes droits, d’avoir les mêmes traitements ? Ou ne suis-je qu’un psy de second ordre qui n’a pas accès aux salons de l’étage « supérieur » ?

Depuis plus de 20 ans, je pratique la psychanalyse. Je suis ce que Freud dénommait « psychanalyste profane », ou « psychanalyste laïque », dans cet article de 1925, au titre allemand de Die Frage der Laienanalyse. Le terme de « Laienanalyse » se traduit par analyse laïque (ou profane) et s’applique aux non-médecins pratiquant la psychanalyse, principalement des universitaires (en lettres, philosophie, théologie, sociologie, anthropologie, linguistique, droit, etc.). Est donc psychanalyste laïc, en 1925, tout psychanalyste non-médecin ; ce à quoi je me permets d’ajouter, tout psychanalyste non-psychologue, depuis juin 2012, car depuis cette date, c’est l’Ordre des psychologues du Québec qui régit, admet ou refuse les psychanalystes laïcs dans sa cour. Que le ciel soit béni, toute laïque que je suis, l’Ordre m’a acceptée dans ses rangs, euh, non, je me trompe : dans son « entourage ». Car je ne suis pas membre de l’Ordre, bien que je doive me soumettre à toutes les réglementations que celui-ci m’impose.

Et puis, heureusement que je me suis dépêchée, car quelques mois plus tard, je n’aurais pu profiter de la « clause grand-père » qui permet à une PCNA (psychothérapeute compétente non admissible à un ordre professionnel)[2] d’être admise. Admise… à quoi, au juste ? L’Ordre m’admets comme psychothérapeute car il reconnaît ma formation et mon expérience. Mais à partir de juin 2014, les psychanalystes comme moi – les PCNA – ne pourront plus être admis comme psychothérapeutes : le long processus de formation auquel ils se seront prêtés ne sera plus reconnu.

Les portes de la psychothérapie seront désormais closes aux linguistes, philologues, anthropologues, philosophes, sociologues et autres spécialistes de l’humain, s’ils ne sont pas d’abord membres d’un ordre[3].

Quelle perte !, aurait clamé Freud pour qui la psychanalyse laïque était d’une richesse inestimable. Dans mon vieux livre – celui que je tiens à la main et qui se déchiquette de plus en plus –, voici ce qu’il écrivait :

 « Si l’on avait – idée qui semble aujourd’hui fantastique ! – à fonder une faculté analytique, on y enseignerait certes bien des matières que l’École de médecine enseigne aussi : à côté, de la “psychologie des profondeurs”, celle de l’inconscient, qui resterait toujours la pièce de résistance, il faudrait y apprendre, dans une mesure aussi large que possible, la science de la vie sexuelle, et y familiariser les élèves avec les tableaux cliniques de la psychiatrie. Par ailleurs, l’enseignement analytique embrasserait aussi des branches fort étrangères au médecin et dont il n’entrevoit pas même l’ombre au cours de l’exercice de sa profession : l’histoire de la civilisation, la mythologie, la psychologie des religions, l’histoire et la critique littéraires. S’il n’est pas bien orienté dans tous ces domaines, l’analyste demeure désemparé devant un grand nombres des phénomènes qui s’offrent à lui. Par contre, la part la plus considérable de ce qu’enseigne l’École de médecine ne peut lui servir de rien. »[4]

Un peu plus loin, l’auteur ajoute :

« Si les représentants des diverses sciences psychologiques ont à apprendre la psychanalyse, […] ils devront apprendre à comprendre l’analyse par la seule voie qui pour cela s’ouvre : en se soumettant eux-mêmes à une analyse. »[5]

C’était en 1925. Qu’en est-il en 2013 ? Où apprend-on la psychanalyse ?

Sûrement pas à l’université (en faculté de psychologie) : elle y a déjà perdu son appellation et se cache, bifurque, apparaît, disparaît, se montre à moitié sous le terme de « psychodynamique ». Sûrement pas dans les hôpitaux (en psychiatrie). Ne l’en a-t-on pas évincée depuis quelques décennies ? Alors, il reste les écoles et instituts psychanalytiques, mais ceux-ci ne peuvent émettre aucun sceau ou diplôme qui sera reconnu par l’Ordre.

Doit-on attendre un sceau ? Doit-on rester tranquillement caché à l’étage des valets ? Veut-on monter au salon pour y rejoindre les maîtres ? Au fait, qui les a déclaré maîtres de la maison ? « Vous souriez ? Je ne dis pas cela pour corrompre votre jugement », écrivait Freud, répondant à des questions semblables, en 1925. Et il concluait : « Mais je sais une chose. La décision qui sera prise dans la question de l’analyse par les non-médecins n’est pas d’une grande importance. Elle pourra avoir un effet local. Mais les possibilités internes d’évolution de l’analyse, qui seules sont en question, ne sauraient être atteintes ni par des défenses ni par des décrets. »[6]

À mon tour de conclure, ce que je ne saurais faire sans préciser en quoi consiste la formation de psychanalyste :

  • • d’abord et avant tout, l’analyse personnelle (plusieurs séances hebdomadaires, durant maintes années) comme fondement de la formation.
  • • un diplôme universitaire de maîtrise (sauf exceptions rares) dans un domaine des sciences humaines ;
  • • une formation post-universitaire de plusieurs années, dans une école psychanalytique ;
  • • l’exercice de la psychanalyse, avec supervisions auprès de psychanalystes expérimentés ;
  • • la fréquentation de groupes de lecture et de séminaires cliniques ;
  • • la présentation de cas cliniques ;
  • • la formation continue.

Cette formation est-elle inférieure, égale ou supérieure, à la formation des non-laïques (médecins et psychologues) ? Quelle formation a le plus de valeur ? Répondre à ces questions nous mène directement sur le territoire du pouvoir et de la marchandisation des savoirs.

Qui « sait » vraiment ?

 

Marie Normandin - Psychothérapeute, M.A. LIN, psychanalyste


[1] Article original (« Die Frage der Laienanalyse ») publié dans Ma vie et la psychanalyse, traduit de l’allemand par Marie Bonaparte, révisé par Sigmund Freud, 1925. Paris: Gallimard, 1949.

[2] Dixit l’Ordre.

[3] Selon l’OPQ, les membres des ordres professionnels suivants peuvent demander un permis pour exercer la psychothérapie : Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec, Ordres des ergothérapeutes du Québec, Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec, Ordre des psychoéducateurs et des psychoéducatrices du Québec, Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec. Les psychologues et les médecins ont aussi le droit d’exercer la psychothérapie, mais n’ont pas besoin d’obtenir de permis supplémentaire pour être autorisés à le faire.

[4] Ibid., p. 232

[5] Ibid., p. 236

[6] Ibid., p. 239





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